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Leur newsletter de septembre 2026 propose un beau portrait d’Aurélie Mulowa, fondatrice du Réseau Belgian Entreprenoires.
Aurélie, alors chargée de communication, a largement contribué au lancement et succès du Start Lab ICHEC.
Elle est très certainement un bel exemple de la puissance que peut dégager un.e entrepreneur.e quand un projet s’inscrit dans un alignement de valeur et de vie.
Nous remercions SAW-B et Aurélie de nous permettre de partager l’article écrit par Johanne Clotuche sur son parcours.
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"En 2020, en plein confinement, Aurélie Mulowa ouvre un compte Instagram pour mettre en lumière des femmes belges, noires et entrepreneures. Cinq ans plus tard, Belgian Entreprenoires est devenue une ASBL structurée autour de quatre pôles: promotion, vente, formation et, bientôt, un espace physique. Elle raconte, par touches, son parcours, sa vision de l’entrepreneuriat et la réalité qu’elle vit comme femme noire entrepreneure.
Son histoire personnelle
Aurélie grandit à Bruxelles. « J’étais d’abord à l’école du côté d’Anderlecht, une école très multiculturelle; tellement que la diversité n’était même pas une question. J’ai ensuite dû changer d’école parce que le niveau n’était pas bon, et j’ai basculé dans une école à Forest, beaucoup moins multiculturelle. C’est là, sans vraiment le conscientiser sur le moment, que j’ai vécu mes premières expériences de l’altérité: être l’une des seules noires dans un écosystème homogène. »
Elle poursuit à Saint-Louis, puis à l’IHECS, où elle retrouve la même dynamique qu’à l’école. « Ce que j’avais beaucoup aimé à Saint-Louis, contrairement au primaire et au secondaire, c’est que l’école était à nouveau très diversifiée. J’ai pu me reconfronter à des questions sociales que j’entendais beaucoup moins dans des écosystèmes plus homogènes. Je n’ai pas aimé la pédagogie du tout, donc j’ai changé de parcours et je suis allée à l’IHECS. Là, je me suis retrouvée dans le même schéma que celui où j’avais grandi: l’une des seules personnes d’origine afrodescendante dans l’auditoire. »
En 2016, elle décroche son diplôme, avant un premier emploi qui tourne au burn-out. Deux ans plus tard, elle rejoint l’ICHEC pour construire, depuis rien, l’incubateur de l’école, le Start’lab, sous l’aile exigeante et stimulante d’Hélène Cochaux. « C’est elle qui m’a embauchée. J’avais aussi été repérée parce que, pendant mon master, j’avais fait un stage chez Betacowork, un espace de coworking à Etterbeek. Je découvrais l’entrepreneuriat, et je me disais que ce n’était pas du tout pour moi: des gens sans collègues, sans horaires, sans bureau fixe, alors qu’on m’avait appris qu’on va à l’école, on trouve un emploi, on travaille de 9h à 17h. Mais j’ai beaucoup apprécié cet environnement, hyper dynamique et créatif. »
« [Avec le Start’lab ICHEC] On partait vraiment de zéro, avec des locaux vides. On est même allées chez Ikea. Il a fallu réfléchir au projet pédagogique, et ça a été une bonne école. »
Puis vient 2020, et le Covid. « Ça a été une claque collective, il a fallu se réinventer, et je pense que le confinement m’a poussée à vouloir être active pour soutenir des personnes doublement invisibilisées: des femmes qui me ressemblaient, dont j’en connaissais beaucoup qui avaient créé leur entreprise. Je me suis dit que j’allais aider à mon échelle, avec un compte Instagram. »
Le nom du compte n’est pas d’elle seule. « J’avais dit que j’avais envie de célébrer ces femmes-là, à travers un compte Instagram, mais que je ne savais pas encore comment l’appeler: je voulais éviter les termes trop connotés « afro-américain », ou les anglicismes du type « Black ». Je ne voulais pas non plus du mot « afro ». Pour moi, ce n’est pas une question de continent. Il y a aussi les problématiques de négrophobie au Maghreb, et dans « noir » il y a les Afro-Caribéennes, les Afro-Brésiliennes. Je voulais que le mot « entrepreneure » y soit. L’une des filles avec qui je préparais le live a dit: « Entreprenoires ». J’ai dit: j’achète. C’était une évidence. »
En 2022, elle crée l’ASBL, et obtient 75 000 euros du SPF Justice. « J’avais postulé le 10 juin 2022 auprès du SPF Justice, et le 28 juillet, on m’annonçait que j’avais obtenu 75 000 euros. Je me suis dit qu’ils étaient fous de me donner cet argent, je ne sais même pas ce que je fais. »
Le grand saut, elle le fait avec prudence: un congé sans solde d’un an plutôt qu’une démission.
« Ma mère n’était pas du tout emballée par cette aventure entrepreneuriale. Ce n’est pas comme ça qu’elle m’a éduquée. Ça vient probablement de son propre parcours migratoire : quand on est enfant de l’immigration, ce qu’on nous apprend, c’est de ne pas faire de vagues, de trouver un emploi stable, de rentrer dans le moule. J’ai désobéi à tout ça. Je lui rappelle souvent que sa propre mère était entrepreneure : ma grand-mère était analphabète, mais elle avait plusieurs commerces, elle faisait des tontines, vendait de l’alcool qu’elle fabriquait elle-même. Il n’y avait pas plus entrepreneuse qu’elle. »
Le jour même de son départ, alors qu’elle se retrouve chez elle sans ordinateur, sans un contrat fixe, sans certitude, et juste sa volonté de développer sa structure, un appel inattendu change la donne et l’aide dans ce passage de salariée à entrepreneure. « Mon téléphone a sonné: une partenaire de l’ambassade des États-Unis m’appelait en catastrophe pour me proposer de participer, deux semaines plus tard, à un programme financé par le gouvernement américain qui envoie des entrepreneurs afrodescendants du monde entier se former à l’entrepreneuriat social. Ce voyage a été un moment charnière: il m’a permis de beaucoup réfléchir aux questions de diversité, et ça a beaucoup nourri ce que Belgian Entreprenoires est devenu aujourd’hui. »
Sa vision de l’entrepreneuriat
Un souvenir du Start’lab ICHEC, en particulier, façonne la manière dont elle défend aujourd’hui son projet. « J’ai observé au Start’Lab que les filles qui suivaient le programme étaient beaucoup plus modestes que les garçons, qui eux faisaient une maquette sur Canva et se voyaient déjà en futurs Steve Jobs. Je me suis dit qu’il fallait moi aussi être plus affirmative dans ce que j’avance. Ça m’a aidée à défendre Belgian Entreprenoires de façon plus directe, en prenant conscience à quel point on est conditionnées à nous faire discrètes. »
Le statut ASBL, lui aussi, tient à une conviction plus qu’à un simple choix administratif. « Belgian Entreprenoires n’est pas un projet que je développe pour m’enrichir. C’est un projet qui me dépasse: je ne voulais pas d’une SRL, parce que je veux que l’argent qui arrive serve la cause du développement des femmes en politique et en entrepreneuriat, l’émancipation économique. Je serai toujours la maman de Belgian Entreprenoires, mais j’ai envie de le transmettre à quelqu’un. Ce que je veux, c’est que ça me survive, que si demain je traverse la rue et qu’un bus me renverse, Belgian Entreprenoires continue d’exister. »
C’est en parlant de sa place dans le projet que prend tout le sens de l’économie sociale, mais qu’apparait aussi sa fragilité: on peut faire partie de l’économie sociale tout ne le revendiquant pas ou, tout simplement, en ne le sachant pas. « Je suis capable de reconnaître mes propres lacunes, mes propres faiblesses. Je pense que je ne m’y connais pas encore assez en économie sociale pour revendiquer pleinement ça, ni pour savoir quelles démarches me permettraient de rentrer pleinement dans ce cadre. D’abord, Belgian Entreprenoires, je l’ai un peu fait par hasard. » Ce statut d’ASBL, et surtout ce qu’elle met derrière, combiné à sa recherche de « communautés qui cherchent à s’émanciper du modèle économique dominant » démontre que l’ES, même si elle ne se revendique pas tel quel, même si elle ne s’affiche pas, c’est d’abord une vision commune, des valeurs partagées.
Mais le projet d’Aurélie montre aussi que l’entrepreneuriat, y compris en économie sociale, a un travail à faire pour soutenir l’entrepreneuriat noir qui va au-delà de politiques de diversité. Deux anecdotes du Start’lab ICHEC démontrent bien comment la compréhension des enjeux et des réalités propres à chacun·e, à chaque communauté peuvent influer sur des projets entrepreneuriaux. « Un groupe d’étudiants voulait mettre en place un système de rachat de kilos de bagages. Sur 23 kilos autorisés, certaines personnes n’en utilisent que 8, il en reste 15, alors on s’arrange. C’est quelque chose qu’on a toujours vu dans nos familles, dans nos communautés. Je me souviens que les jurés du Start’Lab se demandaient si c’était vraiment un problème, s’il y avait vraiment un public pour ça. On n’était clairement pas sur les mêmes références. […] Il y avait aussi une autre étudiante qui voulait lancer sa marque de vêtements, un principe que j’utilise moi-même : beaucoup de mes robes sont faites sur mesure à Kinshasa. Le calendrier du Start’Lab est très strict, calqué sur le calendrier académique, et on sait à quel point il est compliqué de travailler avec des artisans du continent. Elle est effectivement sortie assez vite du programme, mais elle a quand même monté sa marque. »
Cette compréhension de la réalité propre à certaines communautés se retrouve également dans sa prise en compte des femmes qu’elle cherche à promouvoir. « J’ai grandi avec une maman solo, je l’ai vue jongler dans tous les sens pour qu’on soit gardés. Alors, à chaque activité en présentiel, il y a toujours une garderie, une baby-sitter, une armoire de jeux. Les mères viennent avec leurs enfants. Là où les enfants sont parfois vus comme un frein, on se rend compte qu’en les incluant pleinement dans la communauté, ils la font au contraire avancer. […] Être ‘anti’ quelque chose, c’est faire un effort, un investissement en temps, en énergie, en argent. Être antisexiste, c’est aller à l’encontre d’un système sexiste, et aller à contre-courant, ça coûte. Les gens le voient trop souvent comme une simple dépense. »
La réalité vécue par les femmes et les entrepreneuses noires
Le mot « noires », dans le nom de l’association, n’a rien d’un hasard. « Il n’y a pas de jugement de valeur derrière le fait de dire ‘noir’ : ce n’est pas dépréciatif, c’est factuel. À l’inverse, on ne dit jamais de quelqu’un qu’il est « Yellow » ou « White. On est tous d’accord qu’il n’y a qu’une seule race biologique, la race humaine: il y a eu des constructions sociales différentes selon les phénotypes, les couleurs de peau. Ça, j’ai dû le défendre pendant longtemps. »
Mais ce choix de mots a un prix. « Je subis souvent des cyberattaques racistes sur les réseaux, en particulier à des moments précis. Quand je fais la promotion du marché de Noël, je me réveille avec des mails d’insultes, des mèmes. Une fois, j’avais fait la promotion du bootcamp, une semaine de retraite à la campagne, et quelqu’un m’a envoyé un mème d’hommes noirs dans des champs, avec des hommes à fouet sur des chevaux. […] Ce qui est fou, c’est que le réseau Belgian Entreprenoires se construit autour de quatre critères: l’entrepreneuriat, l’appartenance à la Belgique, le fait d’être femme et le fait d’être noire. Mais c’est toujours l’aspect ‘noir’ qui cristallise tout. »
Cette assignation se retrouve aussi dans les sollicitations professionnelles qu’elle reçoit. « Même en tant qu’intervenante, on me sollicite pour parler de diversité, encore et toujours de diversité, jamais de communication, alors que j’ai un master en communication et que je continue à me former là-dessus. Belgian Entreprenoires est rangé dans la case ‘égalité des chances’, antiracisme, féminisme, mais jamais dans les questions purement économiques, alors que c’est sur ça qu’on travaille. »
par Joanne Clotuche de SAW-B
© Nafi Yao photographe
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